L'OS ET L'ARÊTE du Bouche à Oreille n°108 Nov 2018

JOURNALISME DE DÉVASTATION

Gagner sa croute dans la jungle des blogueurs(euses) de restaurants n’est pas simple: les modèles économiques pour subsister sont limités. Surtout quand le propos est pertinent et crédible. Plus l’information est sérieuse, plus elle coûte cher à produire. Recopier un dossier de presse est à la portée de n’importe photocopieur sur pattes qui ne mange pas dans un restaurant dont il faut pourtant parler, à la portée de n’importe quel annuaire ambulant en talons-aiguilles ou mocassins à glands. Cette intrigante faune constitue la majeure partie des “gens du métier” fort habile à squatter les cocktails d’inauguration où elle est invitée à se montrer l’artichaut en s’esbaudissant devant les petits fours de chez Brake. Ces pratiques douteuses appartiennent déjà au passé, remplacées par de nouvelles méthodes encore plus contrôlées par les donneurs d’ordre: le grand chef communicant et les intérêts financiers, investisseurs divers et variés. Il est flagrant d’observer que les restaurants de prestige médaillés par le Michelin appartiennent pour la plupart à des “groupes”. Ils ont les moyens de leurs objectifs.

Bref! La bonne vieille méthode de la presque intégralité des bavardages officiels reste la même: “sujet, verbe, compliment”. La recette embouteille désormais les réseaux sociaux parasités par ces nouveaux arrivants animateurs appelés “community manager”. Sur Facebook et Instagram en particulier (même maison).

Paradoxe: comme il y a beaucoup d’avenir pour cette méthode du passé, la pratique des “petits arrangements entre amis”reste toujours la plus efficace pour berner le consommateur, même si les supports ont changé. La concurrence est rude, comme souvent dans le médiocre. Presque tous les acteurs de la filière communication sacrifient “la déontologie” (évoquée généralement sans sourciller) dans l’espoir de rafler quelques miettes du budget com’ parsemées avec désinvolture par les grands communicants en toque, en particulier notre régional de l’étape Gérald Passédat qui s’attache… d’une attachée de presse à temps complet!

Pourtant, c’est dans cet obscène désert d’impertinence qu’un chroniqueur peut se faire remarquer. Dire avec sincérité ce qu’il pense, raccrocher au nez des attachés de presse trop… pressants, cliquer “poubelle” sur la boite mail pour évacuer le traquenard, décliner les inaugurations champagnisées, exclure les invitations tous frais payés, refuser les photos de son propre minois à côté d’une tête de gondole en toque… bref: écarter de sa vie l’ambiguïté et le copinage forcé. Et manger dans le restaurant dont on cause. C’est quand même pas compliqué, mais c’est sans doute beaucoup demander!

Il conviendra donc de ne pas trop en vouloir au client de restaurants déboussolé de se lâcher sur Tripadvisor ou les réseaux sociaux, se pensant lui-même cuisinier (on reçoit beaucoup de monde à la maison) ou critique gastronomique. Un simple “retour de manivelle” pour cause de journalisme de dévastation.

Olivier Gros