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HOMARD A TUE MAURICETTE !
On s'en serait douté, le sort a fini par conjurer Mauricette à la générosité
en décidant par une belle journée sur l'île d'Oléron d'enfin m'offrir un
petit présent en la personne d'homard. Mais pas n'importe lequel, pas un
homard de pacotille, un traîne savate des quartiers périphériques, non,
plutôt du genre racé, en provenance des quartiers chics de Bretagne. Elle
était donc décidée à envoyer la main la poche à oursin, là où elle ne
s'aventure que rarement. Toute fière de sa décision héroïque, nous nous
dirigeâmes vers le "homard bleu", établissement réputé pour sa bonne tenue
et son thème favori, le homard. L'accueil fut du genre enjoué et ludique,
allant même à s'emparer de mon appareil photo numérique pour immortaliser
nos faces de ravi de la crèche sur fond de mer et viaduc qui relie le
continent à l'île. Puis, revenant à ses attributions premières, il nous
montra la bête, encore vivante, nous regardant en remuant ses antennes et
ses pattes, l'air terrifié, semblant nous implorer de le laisser en vie, de
lui éviter ce sort atroce réservé aux homards qui consiste à se faire
ébouillanter avant de passer à la casserole. On dit que la langouste, quand
on la plonge dans l'eau bouillante, émet des petits cris que certains
apparentent à des chants. Pour moi, plus réaliste, ne confondant pas le
gospel au cri de la souffrance, je suis persuadé que la bestiole pousse un
ultime cri d'épouvante généré par une douleur que seule Jeanne d'Arc
pourrait nous traduire. Ma condition humaine m aurait fait pleurer en temps
normal mais mon statut professionnel où se mêle la gastronomie à mon métier
m'en a empêché. La Mauricette pourtant est restée de marbre devant l'horreur
qui guettait l'animal, ne pensant qu'au plaisir qu'elle allait prendre.
Effectivement en qualité d'hédoniste non diplômée, elle prit un énorme
plaisir à dévorer la bestiole à la chair coriace, pas encore atteinte par le
syndrome du porte monnaie. Ce fut un grand plaisir pour moi que de la voir
se mettre dans cet état avec tant de joie et d'insouciance pour une fois
comme si le fait de payer lui donnait des ailes. Le repas se déroula avec
une certaine et constante allégresse où le plaisir n'était pas exclu jusqu'à
ce moment fatidique où le petit papier arriva avec ses gros chiffres en
euros. Sur le coup, elle ne fit pas trop gaffe à la réalité du total n'ayant
ni ses lunettes ni son convertisseur et c'est moi qui devait jouer les
trouble-fêtes en traduisant la somme en francs. Le homard à lui seul sans
compter les deux menus, était mis au tarif de 1800 francs, enfin presque,
montant que je devais annoncer à la femme la plus radine que j'ai rencontré
dans mon existence. Elle n'a pas accusé le coup instantanément. Un certain
temps a été nécessaire pour que ses neurones enregistrent l'exorbitance du
prix de la bestiole aquatique comme si c'était un lingot d'or. Puis enfin sa
physionomie a changé même si elle se retenait à deux mains pour faire bonne
figure, préférant donner une image de grande dame qui ne regrette pas son
geste, celui de m'avoir invité. Mais il faut bien l'avouer à la vision de sa
pomme d'Adam qui bougeait plus que de coutume, le choc du montant était dur
au point que je m'interrogeais sérieusement sur l'efficacité de ces
accompagnements psychologiques dont on parle tant à la télé après un drame.
En ajoutant 590 francs du repas, nous arrivions tout de même au total
ahurissant de 2390 francs. Un petit pactole qui n'avait que pour simple
objectif de me faire découvrir l'homard de Bretagne tout en étant persuadé
que le but de cette opération n'était destiné qu'à assouvir son envie
irrépressible de se faire un vrai breton de homard, persuadée à son tour que
je n'aurais jamais l'inconscience de lui offrir la même folie. Elle s'est
donc résolue à prendre le taureau par les cornes, surtout le compte courant
et faire la généreuse pour enfin se faire plaisir. Le temps fut long pour
digérer cette petite addition en provenance de l'île d'Oléron, peut-être
plusieurs semaines, puis à la manière d'un diplôme, elle finit par le faire
encadrer afin que le souvenir de ce mémorable repas ne s'efface jamais de
mon souvenir et que jamais plus je ne l'affuble, devant des étrangers, de
pingrerie. Dorénavant devant un parterre de personnalités, je dirais plutôt
"psychologiquement, homard a tué Mauricette". "Mais à l'insu de son plein
gré tout de même !"
Paul Bianco
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