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BOCUSE, TU M'AMUSES !
Cinq heures après le suicide de Bernard Loiseau, l'homme aux bras croisés
devant les photographes et la toque éternellement vissée sur le crâne
déclare à tue-tête que le chef de Saulieu n'a pas supporté la perte de deux
points dans le "Go et millo"! S'il n'y avait pas mort d'homme, on pourrait
trouver ça cocasse. Cette flèche empoisonnée venant de la part d'un homme
qui doit tout aux guides et aux médias tient de l'indécence ! On peut
cracher dans la soupe, ça se fait beaucoup chez les hauts-gradés en perte de
vitesse, mais à petits crachats et de préférence attendre que la soupe soit
refroidie. Comment Bocuse peut en quelques heures dire ce qui se passe dans
la tête d'un homme qui décide d'abréger sa vie ? Serait-ce son meilleur ami
? On a beau régner sur les casseroles, sur son petit monde et détester les
guides, y a des procès en sorcellerie et d'intentions qui demandent du temps
et de la réflexion. On a envie de dire au roi lion : un peu de retenue! Sans
les guides, Bocuse ne serait qu' un nom parmi tant d'autres et aussi obscur
qu'un nom d'employé modèle à la RATP. On ne peut pourtant pas me taxer
d'être un thuriféraire du "Go et Millo" mais je reste convaincu que si on
accepte d'être porté au pinacle par un guide quel qu'il soit, faut être
réaliste en acceptant un jour de redescendre. On ne peut à la fois dire d'un
guide qu'il a tout compris quand il reconnaît votre valeur et votre
compétence et l'accuser de tous les maux lorsqu'il vous trouve un peu moins
bon ! Dans ce cas précis vous devenez juge et partie. C'est vous même qui
jaugez votre niveau et ce qu'il faut en penser ! Les chroniqueurs
gastronomiques ont alors le choix entre l'ANPE ou la pêche. Et son rôle, si
rôle il y a, devient intenable. Il s'autocensure en se demandant si sa prose
et son avis vont plaire à son sujet et surtout s'il a mis des notes
suffisantes pour éviter un drame. Et ce qu'oublie de dire notre ami Bocuse,
c'est que Bernard Loiseau était allé mendier le maintien de sa troisième
étoile dans les coulisses du temple rouge qui décide de votre avenir en un
seul retrait de pictogramme. Et je ne sais pas si Loiseau méritait ou non sa
troisième étoile mais je trouve scandaleux et lamentable que la survie d'un
établissement se résume à ce détail. Et les hauts-dignitaires de la bible
ont dû longuement réfléchir à ces répercussions meurtrières en connaissance
de la situation financière dans laquelle s'était mis le chef de Saulieu.
D'un côté, j'ai envie de dire merci le "Miche" et de l'autre c'est prendre
l'utilisateur du guide rouge pour un simple cotisant. Pire ! Si j'avais ce
pouvoir exorbitant, je stopperais net toutes les machines ! Même en pleine
mer ! Décider comme ça en un seul pictogramme de la vie, de la survie ou de
la mort de quelqu'un, d'un homme, d'une entreprise m'empêcherai de respirer.
Heureusement le BAO n'a pas ce pouvoir. Dieu merci ! Mais l'humanisme du
"guide rouge", on connaissait la rumeur en coulisse, n'a pas eu raison du
suicide de Bernard Loiseau qui poursuivait sa descente aux enfers par un
endettement excessif et sa fuite en avant. Son entrée en bourse pour trouver
des liquidités a été catastrophique ! Peut-être est-ce là qu'il faut
chercher les premiers éléments prémonitoires de son geste désespéré ? Dieu
seul le sait ! Je n'aurais pas la même prétention que Bocuse en affirmant
devant les micros les raisons profondes de son acte fatal ! Et le procès des
guides, je veux bien moi aussi le faire, mais pas sur ce terrain là ! Car le
jour où ils n'auront plus la liberté de témoigner d'une baisse, même
passagère, ils deviendront des bottins. C'est ce qui plairait à Bocuse !
Paul Bianco
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