ÉDITO du Bouche à Oreille n°61 Mar 2007

MESCLUN DE GUIDES OBJECTIFS

Au BàO, on affiche « nos goûts et nos couleurs ». Dans la limite de nos possibilités intellectuelles, on s’écarte comme on peut de la tentation de prétendre à une sorte de vérité absolue. Encore que franchement, on aime bien quand des gentils lecteurs nous confient à l’oreille un « vous avez raison: continuez! ». Mais notre boulot gêne nos détracteurs aux entournures! Comme par hasard, ceux-là ont souvent des accointances avec le monde de la restauration! M’enfin! Vous rendez-vous compte? Un guide qui teste toutes les tables dont il cause! Les bonnes, les mauvaises, et celles à éviter! Une honte môssieur! Tenez: devant la caméra la plupart des chefs louent la critique, précisent « qu’elle est nécessaire » pour se remettre en cause, « faut écouter le client pour progresser » etc. Mais dès qu’on émet un avis négatif sur eux ou leur copain, c’est haro sur le Bouche à Oreille! Haro sur le BàO! Les manants du BàO! Qui veut parfois dire « Bon à Occire » comme disait Paul Bianco! Et qu’on nous ressasse la sempiternelle fadaise « vous n’êtes pas un guide objectif »! Comprenez « vous n’y connaissez rien »! Sous-entendu « clients, vous êtes là pour payer, la fermer et revenir de préférence! » Mais enfin, nom d’une pipe: c’est quoi un guide objectif? C’est un guide qui cause pas? Qui résume un restaurant à un pictogramme pour résumer le chef d’œuvre, un logo, une fourchette, une étoile, une clé de douze? C’est un guide qui, comme le Gomillo, « mange les rideaux » plutôt que les assiettes et qui recopie les pages jaunes de l’annuaire? Un guide qui, comme le Miche, emploie au mieux 12 testeurs (un ex-testeur rebelle de la maison affirme qu’ils ne sont que 4) pour 4000 adresses référencées? Un guide qui, Cityvox et Linternaute, fait travailler ses lecteurs? Un guide qui, comme Le Routard, Géoguide ou Le Petit Futé, pompe les infos du BàO? Un guide qui, comme le Champérard, fait parcourir des étudiants dans Paris afin qu’ils recopient les plats des cartes affichées pour en faire de la prose? Un guide qui, comme presque tous, envoie chaque année aux restaurateurs un formulaire à remplir? Passons! Un guide objectif, ça n’existe simplement pas! Par définition! Tant que des hommes (et des femmes) s’attèleront aux tâches! Le journaliste gastronomique « objectif » qui concocte un guide « objectif » voudrait comme faire oublier aux lecteurs qu’il a des opinions personnelles, des convictions, des défauts, des envies, qu’il est sujet à humeur variable suivant le nombre de PV sur son pare-brise, qu’il a un comptable acariâtre et un banquier qui le talonne mais grand dieu voilà ti-pas qu’il renie son humanité en se cachant derrière une impossible « objectivité »! Cherchant à se défaire de ses faiblesses derrière des écrits incontestables, à l’image de scientifiques démontrant une théorie. Pure illusion puisque la critique n’est pas une science. Mensonges aussi, car il s’agit bien de mensonges. La plupart des lecteurs-utilisateurs des guides gastronomiques n’est pas au courant des coulisses du monde de la cuistance, de ses connivences, des enjeux financiers et autres renvois d’ascenseurs qui régissent les rapports entre la nomenklatura des guides prestigieux et autorisés et les représentants du monde de la toque. Notons que la musique, le cinéma, la littérature bénéficient tout autant des mêmes difformités et trahisons à l’égard du « consommateur » depuis que la presse et les médias en général se sont emparés de ses « marchés ».

Olivier Gros