ÉDITO du Bouche à Oreille n°99 Août 2016

LE GRAND EXAMINATEUR

C’est presque mieux ainsi. 26 ans d’existence et « Le Bouche à Oreille » n’est toujours pas entré dans les mœurs. Avec le temps, l’institutionnalisation d’un guide déglingue souvent ses velléités à mettre les pieds dans le plat. Quand même, on est dans les mœurs du lecteur-consommateur fouineur d’informations, et même beaucoup. Paradoxe amusant: plus les Tripadvisor, la Fourchette et autres « sites de contributions de restaurants » grimpent en audience, plus « le Bouche à Oreille » est nécessaire au lecteur comme poil à gratter et empêcheur de manger n’importe quoi en rond, histoire de vérifier les sornettes qu’on veut lui faire avaler. Nous voilà donc dans la queue de la comète des mastodontes informatiques, bien malgré nous. C’est comme une aspiration naturelle.

Avec amusement, on voit désormais se pointer les failles de la puissance des colosses aux pieds d’argile, telle l’obsession maladive de leurs actionnaires: la rentabilité à outrance. L’appât du gain infini fait que dans son classement de tables auparavant déjà très douteux, Tripadvisor favorise désormais les restaurateurs qui pactisent avec le bouffeur de marge inflationniste « La Fourchette« … propriété de Tripadvisor! Tandis que dans un autre style, l’heure est au « champ du cygne » pour le site Groupon et ses fausses promos… pour pigeons. Nombre de restaurateurs crédules y auront laissé beaucoup de plumes.

Quand je dis que « le Bouche à Oreille » n’est pas entré dans les mœurs, je cause surtout des mœurs d’une catégorie de restaurateurs et de leurs poisson-pilotes, les journalistes approximatifs aux ordres et amitiés calculées, réunis par instinct grégaire et intérêts réciproques au sein de clubs ou associations aussi inutiles que couteux pour la collectivité. Ceux qui généralement balayent notre guide roturier avec dédain d’un revers de main et qui devisent le même jour sur « la liberté d’expression » avec de grands airs humanistes. Passque quand même, « Le Bouche à Oreille », il exagère à dire ce qu’il pense.

Et puis les autres restaurateurs amoureux du métier, qui veulent simplement gagner leur croute pour vivre. Les laborieux et les sans-grades. Souvent un peu trop lucides, sûrement un peu rêveurs, probablement les plus nombreux aussi. Qui savent parfois que « Le Bouche à Oreille » est apporteur efficace de clientèle. Mais soyons clairs: contrairement à une légende têtue colportée par « les guides » eux-mêmes obsédés du pouvoir, ce ne sont pas « les guides » qui font vivre un restaurant, mais les lecteurs qui les lisent. Le lecteur, c’est le grand examinateur.

Olivier Gros