ÉDITO du Bouche à Oreille n°84 Déc 2012

FILET DE BŒUF ET COURONNE DENTAIRE

Je l’aime bien mon dentiste. Pas commun hein? Faut dire aussi qu’il s’occupe avec compétence et zèle de ma bouche, mon outil de travail principal excepté mon stylo à bille.

Il présente toutefois un défaut commun à la plupart des dentistes: il vous cause et vous pose des questions qui parfois demandent des réponses. Or, avec ses doigts caoutchoutés tenant la roulette qui me gratouille le râtelier dans les aigus ainsi que divers objets de torture comme le tube aspirateur en plastique qui chatouille les amygdales et un mécano en inox qui vous pince la gencive autour de la deuxième molaire 47, c’est compliqué de répondre. Même en langage des signes, ou à la façon de Joe Bonham dans le film « Johnny s’en va t’en guerre » (1971). Bref.

J’entends donc son intéressant soliloque. Pendant le trifouillage des crocs, il raconte que beaucoup de dentistes abusent niveau « tarifs », que les prix pratiqués ne veulent plus rien dire, que c’est du commerce et qu’existe un sacré trafic de prothèses dentaires! Que sa corporation est vigilante et sourcilleuse, mais certains de ses confrères peu scrupuleux achètent en Chine des prothèses non conformes aux normes de traçabilité européennes. Et qu’elles sont vendues 4 à 5 fois moins chères au dentiste qui quant à lui, les facture au client au prix fort, s’il peut.

Son propos m’a interpellé comme on dit! Car je fais rapidement un lien avec la restauration. Mais sous la roulette yeux grands ouverts, je peux rien dire, ni répondre. Et j’ai une résistance très limitée à la frustration! Bref! Mon ami dentiste qui n’en n’est pas moins taquin a bien saisi mon tracas. Il en joue, le lascar. A la fin (« rince-toi la bouche, c’est terminé ») il m’asticote encore: « bon, maintenant qu’on a fini: que veux-tu me dire? ». Comme je suis une tête de cochon, j’ai envoyé: « Et bien tu vois, les couronnes achetées par le dentiste de 10€ à 80€ suivant la provenance et la qualité, c’est comme le filet de bœuf dans les restaurants ». Et je suis parti sans lui laisser la possibilité de me répondre. Non mais.

Olivier Gros