ÉDITO du Bouche à Oreille n°106 Juin 2018

EN ACIER TREMPÉ

Notre travail a-t-il changé les comportements? Non: ça se saurait. Il n’a rien changé du tout. 28 années de turbin sérieusement rigolard dans le microcosme de la sauce à révéler au grand public les arrangements entre amis, la mise en lumières des chefs dans les médias, les scandaleuses subventions ponctionnées sur l’impôt aux associations de cuisiniers, les lobbys des industriels responsables du contenu de nos assiettes, les facilités éditoriales des journalistes ou assimilés, l’arrivée des blogueurs ambitieux, les luttes de pouvoir des chefs intrigants, la débâcle organisée de l’apprentissage public, les tarifs honteusement sélectifs des écoles privées, les fausses promos des restaurants, les vraies escroqueries tarifaires, les trucs et astuces pour être dans le Michelin (ou pas), les réseaux d’influence et la franc-maçonnerie chez les chefs, la violence en cuisine… et aussi un peu quand même dans notre guide de papier trimestriel et le site oueb: des critiques de restaurants, testés et repas payés. Ce sont « les bonnes tables, les mauvaises et celles à éviter ».

On ne sert à rien. « Le Bouche à Oreille » n’a pas changé non plus le comportement du gogo qui utilise aujourd’hui le site « La Fourchette » ou d’autres pièges à pigeons pour avoir une ristourne sur le menu. Comment peut-on penser qu’en ayant un rabais dans un restaurant, on va faire une bonne affaire? Ya forcément un perdant! Ils sont même deux: le client qui croit payer moins cher… et le restaurateur qui met la main, le bras, le coude, l’épaule… dans un système pervers qui le vampirise. Il rémunère 2€ par couvert amené dans son établissement les actionnaires de « La Fourchette »… en plus de l’éventuelle remise supposée promotionnelle au client: 20, 30, 40 voire 50%! De qui se moque t’on?

Enfin bon. Nous-autres empêcheurs de manger en rond, on est juste là pour informer sérieusement de nos expériences de tables sous le ton humoristique de la satire et de la diatribe! L’ambition première a toujours été de nous faire rire nous-mêmes avant tout: le fondateur du « Bouche à Oreille » Paul Bianco était maitre dans l’art de l’autodérision un brin nihiliste. Il a créé ce guide de papier en acier trempé pour se poiler. Alors oui, nous avons toujours su que notre propos ne changerait pas le monde. Mais on le savait du départ.

Olivier Gros